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La France peut-elle mener le G7 à combler la fracture numérique ?

Liam Bekirsky, Groupe de recherche sur le G7
26 mars 2019
[English]

La France a clairement fait de la lutte contre les inégalités croissantes à l'échelle mondiale un thème central de sa présidence du G7. Lors d'un discours présentant les priorités françaises pour la présidence du G7, Jean-Yves Le Drian, Ministre des Affaires étrangères, a souligné la lutte contre "le risque de la fracture numérique qui menace une partie de nos populations," en mettant l'accent sur la nécessité de l'émancipation numérique et de l'acquisition de compétences numériques. Néanmoins, la Présidence française n'a pas établi de lien entre la fracture numérique en France et l'éducation, thème qui n'est évoqué que dans le cadre du développement international dans le discours et sur le site du G7 de l'Elysée. La politique éducative de la France permet-elle à ce pays de prétendre être leader dans la promotion et la valorisation de l'économie numérique au sein du G7 ? La France peut-elle lutter contre la fracture numérique en favorisant l'acquisition des compétences nécessaires à participer à l'économie numérique chez ses travailleurs du futur ?

L'année dernière, la présidence canadienne du G7 a identifié la préparation à l'emploi de l'avenir comme l'un des thèmes principaux de sa présidence de 2017. Dans le Communiqué de Charlevoix, les membres du G7 ont affirmé leur engagement envers la promotion de l'innovation par le développement d'une culture de formation tout au long de la vie chez les générations de travailleurs actuelles et futures, en mettant l'accent sur la nécessité de préparer les emplois de l'avenir par une expansion de la formation et de l'éducation axées sur le marché, particulièrement pour les filles et les femmes dans les domaines des sciences, de la technologie, des mathématiques et de l'ingénierie. Dans son paper d'engagement public intitulé "Preparing for Jobs of the Future", le Canada a souligné l'importance de créer des voies pour aider les travailleurs à continuer à apprendre et renforcer leurs compétences, notion d'apprentissage tout au long de la vie répétée dans le rapport Villani de 2018 sur l'intelligence artificielle, qui affirme que "dans une société automatisée, se former en permanence sera une nécessité." Intitulé "Donner un sens à l'intelligence artificielle," ce rapport a été préparé à la requête du Premier Ministre Édouard Philippe afin de proposer des voies vers une stratégie française et européenne de l'intelligence artificielle.

En effet, dans le cadre du G7 Future of Work Forum, l'OCDE signale que 14 % des emplois dans les pays de l'OCDE sont très automatisables et que 32 % en subiront de changements importants dans la manière dont ils sont effectués. Cependant, l'OCDE avertit également que la formation actuelle ne contribue pas à la réduction de ces risques, comme la participation à la formation est inférieure chez les travailleurs dans les secteurs à haut risque d'automatisation que chez les autres travailleurs. Le rapport constate aussi que le risque est particulièrement élevé pour les jeunes, car les emplois du premier échelon sont les plus susceptibles à l'automatisation. Alors que les engagements du G7 à Charlevoix et de la présidence française à cet égard sont rassurants, le G7 a accordé très peu d'attention au lien entre l'évolution de l'emploi à cause de la technologie et la formation et l'éducation aux compétences. Une analyse faite par Brittaney Warren du Groupe de recherche sur le G7 suggère que le G7 a prêté très peu d'attention au lien entre la technologie et l'emploi, n'ayant qu'un seul engagement sur ce plan, au Sommet de 2017 à Taormina, qui aborde ce lien de façon explicite.

La transformation et l'innovation est traditionnellement lente dans le secteur de l'éducation et de la formation en France, tout comme aux autres pays-membres du G7. Les effets perturbateurs des technologies du numérique qui ont transformé presque tout autre secteur majeur sont beaucoup moins présentes dans la sphère de l'éducation. En effet, alors que 96 % des citoyens français sondés par PwC et Ipsos en 2018 considèrent que le développement des technologies du numérique est essentiel à l'économie française, deux tiers des répondants trouvent aussi que les écoles françaises accusent un retard par rapport à leurs concurrents étrangers à l'égard de la formation aux compétences numériques. Ils attribuent ce déficit principalement à l'Etat. Au sein du G7, la France a un taux de décrochage numérique assez fort, ne comptant que 70 % des Français âgés de 16 à 74 qui utilisent Internet quotidiennement, par rapport à 88 % de cette même cohorte au Royaume-Uni et 75 % au Japon. La France se trouve même en-dessous de la moyenne de l'OCDE de 74 %.

Au-delà de la perception populaire, cependant, le gouvernement français a également reconnu les difficultés auxquelles la France fait face en matière du développement de la formation aux nouvelles technologies du numérique. Dans le rapport de 2010, "Le numérique à l'école", le Haut Conseil de l'éducation du Ministère de l'éducation et de la jeunesse a reconnu que la formation aux technologies de l'information et de la communication (TIC) en France accuse un retard structurel par rapport à ses pays voisins en dépit de nombreuses expériences en politiques publiques.

La France fait face à des défis économiques importants relatifs à l'éducation aux compétences numériques. L'un des enjeux fondamentaux est le manque de compétences numériques au sein de sa main-d'oeuvre. Alors que le secteur du numérique en France comptait 850 000 travailleurs à la fin de 2015, 42 % des entreprises françaises ont déclaré avoir eu de la difficulté à en recruter des spécialistes, par rapport à 38 % au niveau de l'Europe. De plus, selon la DARES (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques), 50 000 emplois ne seront pas pourvus au secteur du numérique (y compris 20 000 développeurs), pénurie qui s'élèvera jusqu'à 191 000 emplois non-pourvus durant la période 2012–2022, soit 0,7 % de l'emploi total.

Les chiffres d'un rapport de Roland Berger et de Google de 2017 suggèrent que la France souffre également d'un manque de numérique à l'école, en termes de présence physique et en termes de formation. Selon les données de la Commission Européenne, le taux de lycéens ayant un enseignant qui a réussi le cours de formation aux compétences numériques obligatoire ne s'élève qu'à 21 %, ce qui suggère que les enseignants français ne disposent pas d'une formation suffisante en TIC. Quoique la France y réussisse mieux que l'Italie qui ne compte que 4 % des enseignants ayant passé cette formation, elle est de loin dépassée par la Lituanie (74 %) et le Danemark (47 %), et se trouve même en-dessous de la moyenne de l'Union européenne (24 %). Ce retard s'applique tant aux écoles primaires et aux collèges qu'aux lycées.

Le sondage TALIS de l'OCDE confirme cette tendance, ne relevant que 25 % des enseignants français qui rapportent une utilisation fréquente des TIC en classe, par rapport à 40 % en moyenne pour les pays de l'OCDE, et derrière tous les autres pays-membres du G7 sauf le Japon. Cet indicateur semble être fortement corrélé avec l'auto-déclaration des enseignants de leur participation aux activités de développement professionnel autour des TIC (alors que 52 % déclarent avoir participer à de telles formations dans les derniers 12 mois en moyenne parmi les pays-membres de l'OCDE, seulement 40 % des enseignants français ont dit de même. La pénurie apparente d'intégration du numérique dans la formation à l'enseignement et dans la salle de classe risque de retarder davantage les futurs travailleurs s'ils ne sont pas équipés des compétences numériques nécessaires à la participation à l'avenir du travail.

Les défis soulevés par la fracture numérique en France sont structuraux et plus profonds que chez les autres pays-membres du G7. Sans la réussite de réformes visant la compétitivité dans un marché du travail de plus en plus numérisé, la France ne pourrait pas prétendre être leader dans le monde du numérique.

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Photo de Liam BekirskyLiam Bekirsky est spécialiste des politiques publiques de l'éducation et du numérique et étudiant en master à Sciences Po dans la spécialisation New and Digital Technologies and Public Policy. Il est également titulaire d'une license d'enseignement de l'Université York à Toronto.


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